GROENLAND LE CHANGEMENT D’UNE CULTURE

GROENLAND LE CHANGEMENT D’UNE CULTURE

AU COEUR DE L’ARCTIQUE, DES POPULATIONS ET LEURS TRADITIONS SONT MENACÉES PAR LE CHANGEMENT INDUIT PAR LA MARCHE FRÉNÉTIQUE DU MONDE. LES INUITS, NOTAMMENT CEUX DU GROENLAND, SUBISSENT DE GRANDES MODIFICATIONS DE LEUR MODE DE VIE ENCORE FAIT DE TRADITIONS ET DE SURVIE EN MILIEUX EXTRÊMES.

Entre Traditions Et Modernité

Le petit Fokker 50, un petit avion bimoteur de la compagnie aérienne Air Iceland, plonge son nez dans la couche nuageuse. Tout n’est que nuance de gris, un suspense s’installe. Les sept passagers regardent tous dehors cherchant avec impatience un bout de terre. Une fois cette épaisse masse traversée, absolument tout, tout reste blanc à perte de vue. Il s’agit de la banquise non formée. Puis apparait le gigantesque pays glacé, bordé de somptueuses montagnes dont le vent en a chassé la neige des sommets. La banquise a fixé les fjords et relie toutes les montagnes entre elles. Le Groenland se révèle sous nos yeux.

C’est le début du mois d’Avril, après avoir essuyé une tempête par quinze degrés Celsius en dessous de zéro et un blizzard de 160 kilomètres par heure restreignant la visibilité pendant quelques jours, nous voilà, Angani, Inuit de Kulusuk, et moi, partis sur la banquise à la chasse aux phoques. Un soleil de printemps fait déjà son apparition, avec deux mois d’avance. Il est difficile de parler de réchauffement climatique quand l’année précédente, dans la même région, l’hiver et la banquise ont tenu jusqu’en Juin. Un évènement que les Inuits de Kulusuk, dans la région d’Ammassalik à l’Est du Groenland, n’ont pas vu depuis 70 ans me racontent-ils. Kunuk me confit même ne pas être impacté par ce que nous appelons «The Global Warming» : Nous le réchauffement?

Non aucune différence sur notre mode de vie maintenant. A l’échelle d’une vie les effets leur paraissent limités. Pourtant les faits et les preuves scientifiques sont bien là. En été la superficie de la banquise diminue considérablement. En mai 2016, 1.39 million de kilomètre carrée ont disparu en 36 ans d’après les analyses réalisées par le NSIDC (National Snow and Ice Data Center) à partir des mesures satellitaires de la NASA (National Aeronautics and Space Administration).

Les Inuits de l’Est du Groenland forment un peuple qui survit depuis des siècles dans une des régions les plus isolées du monde, où la vie humaine, culture Dorset, aurait même disparu durant plusieurs périodes. De par leur isolement ils ont développé un dialecte non répertorié et non retranscrit, le Tunumiu.

S’il y a de la glace, c’est en traîneaux à chiens qu’ils chassent et pour les plus fortunés en moto neige qu’ils se déplacent. Si la banquise s’est déjà disloquée, c’est en bateaux qu’ils rejoignent les autres villages et chassent également. Ici en terre sauvage, où la banquise, qui descend du nord les coupe du reste du monde durant quasiment neuf mois de l’année. Ils n’ont d’autre choix que de s’adapter pour survivre. Un proverbe Inuit dit : «seuls le temps et la glace sont maîtres».


«La chasse est une réelle identité»



«Seuls le temps et la glace sont maîtres»

Le traîneau glisse à une douzaine de kilomètres par heure, les chiens peinent dans la neige molle et sur la glace qui fond à cause d’une température anormalement élevée pour un mois d’avril. Les chiens du Groenland qui n’appartiennent à aucune autre race de chien, sont faits pour endurer le froid, le blizzard et les tempêtes dans lesquelles ils restent immobiles plusieurs jours durant. Angani crie : Yoyo yoyo yoyo yo yo, signifiant à gauche pour les chiens, l’écho résonne au lointain puis les chiens virent à gauche. Soudainement il stoppe les chiens et les couche tout doucement à l’aide du fouet qu’il agite délicatement à côté d’eux. En quelques secondes les chiens sont couchés et le silence s’abat sur la vallée. Les chiens sentent que le phoque n’est pas loin, que leur maître va partir chasser. Il sort son fusil de l’étui, au loin, une tache noire se distingue près de la côte. Il observe à travers sa jumelle de fusil, et me fait signe, cette fois ce n’est pas l’ombre d’un petit iceberg «growler» mais bien un phoque, «Puisi, puisi» me dit-il tout excité. Il sort alors une combinaison pour peintre, toute blanche et s’équipe pour ne pas être vu du phoque. Tout doucement, fusil dans le dos, il avance petit pas à petit pas. Quand le phoque, qui se fait dorer au soleil, lève la tête il s’arrête et attend, puis il repart, et ainsi de suite jusqu’à être assez près pour tirer le phoque. Il s’allonge, bloque sa respiration et fait feu. Le phoque touché dans le flan glisse sur la banquise à toute vitesse et plonge dans le trou de glace. Il est à l’abri et Angani rentre sans prise.

La chasse demande beaucoup de patience et des jours de recherche dans ces grands espaces. Kunuk passa lui plus de cinq jours à chercher un ours polaire, appelé Naner dans le dialecte Tunumiu, sans jamais le trouver. C’est  comme chercher une aiguille dans une botte de foin.

«Seuls le temps et la glace sont maîtres»

Face à ce mode de vie très rustre et traditionnel, est récemment venu s’opposer un mode de vie tout à fait différent qui séduit bon nombre d’Inuits. Le coca-cola et les produits de grande consommation y sont bien implantés, même au bout du monde dans ce pays de glace. A la fin des années 30, quand Paul-Emile Victor et ses compagnons passèrent plusieurs années au sein de cette communauté, la chasse était alors un besoin élémentaire. A cette époque des maladies telles que le scorbut étaient très présentes et les conditions d’habitation très minimalistes. Les Inuits vivaient parfois jusqu’à 30 personnes dans le même petit refuge en pierre. Aujourd’hui il n’en est rien, les habitants se sont regroupés formant ainsi de plus grands villages et laissant abandonnée toute la côte Est du Groenland.



«Kulusuk comptait 348 habitants en 1998 contre 286 en 2010»

Les petits villages de 100 à 200 habitants continuent encore de se dépeupler de nos jours, voyant leurs habitants rejoindre la grande ville Tasiilaq, où le confort et la modernité attirent les plus jeunes. Kunuk, Angani, Joorut, sont des jeunes qui ont décidé de rester dans le petit village de Kulusuk, qui compte aujourd’hui de 260 habitants. Lorsqu’ils reviennent de la chasse en traîneaux, c’est devant une télévision écran plat de dernière génération, avec un coca-cola et des chips qu’ils se détendent.

Dans les petits magasins alimentaires «Pilersuisoq» nous trouvons beaucoup de surgelés et de plats tout prêts. Tous les habitants sont connectés au monde «moderne» via le net et possèdent un compte Facebook. L’arrivée de ces objets de consommation occidentale a créé des besoins que les peuples de l’arctique n’avaient pas auparavant. Ces biens matériels ont accru le fort intérêt des Inuits pour l’argent.


La glace trop fragile à l’approche de Sermiligaaq, nous contraint à redescendre le fjord pendant toute une journée pour rentrer à Kulusuk. Après avoir aidé Angani à nourrir les chiens avec la graisse rance d’un phoque qu’il stockait, nous retournons au chaud. A la fenêtre, le fils d’Angani, Flemming âgé d’un an, attend son père. Devant une émission télévisée Angani s’alimente de soda, de bonbons gélatineux, de chips… Sur l’écran, une chaîne diffuse son sport préféré, la course de chiens de traîneau. Il est tout excité et me dit : Regarde, regarde ça va commencer!!!

Quand le crépuscule s’invite dans le village, à l’extérieur, un froid piquant s’immisce entre les couches de vêtements, mais les enfants eux continuent de crapahuter tard dehors, seuls sans leurs parents. Dans les maisons le poêle à fioul siffle, il fait une chaleur étouffante. Les petites maisons de toutes les couleurs sont surchauffées, probablement pour compenser le froid extérieur. Je suis obligé de dormir la fenêtre ouverte pour ne pas me sentir oppressé.

Arrivé dans la grande ville de la côte Est, Tasiilaq, qui regroupe 2000 habitants, c’est la désillusion. La neige a fondu et laissé place à de la boue dans laquelle pataugent les enfants. Une odeur nauséabonde flotte dans l’air, au sol des sacs plastiques et des canettes partout. Ce sont des témoins d’un réel problème de gestion des déchets. Cela ressemble au tiers monde de l’arctique, une région sans économie, délaissée du reste du monde, essayant de se raccrocher au wagon de la modernité.

Le Groenland rêve d’une indépendance économique basée sur l’or noir et l’exploitation des minerais. Le pays cherche à promouvoir l’exploitation pétrolière et minière de ces terres dont les parcelles se découvrent à grande vitesse suite à la fonte accélérée des glaciers. Mais il semble que ce n’est pas pour tout de suite, le prix du baril étant trop bas comparé aux coûts d’exploitation, bon nombre de compagnies (Shell, StatOil, Engie) ont suspendu leurs forages dans les eaux arctiques et ce malgré l’ouverture de nombreuses routes maritimes que les porte-containers empruntent déjà.




L’ethnologue Carl-Erik m’a confié qu’il y a de nombreux problèmes comme le chômage, le suicide, l’alcoolisme. Ils sont semblables à ceux que nous retrouvons dans nos sociétés occidentales. Mais ici, de par la taille limitée des populations et la rapidité de diffusion des produits de consommations, leurs effets néfastes nous apparaissent plus criants.

En observant cette grande ville, il me semble que la technologie l’a déjà emporté sur la tradition. Quelques Inuits entretiennent encore les us et coutumes, mais pour combien de temps? L’augmentation de la fréquentation des touristes va-t-elle entraîner un effort de transmission des traditions et coutumes locales ou au contraire engendrer une économie qui affaiblira la culture inuit? Les changements qui s’opèrent ne sont pas que climatiques et il nous faudra suivre l’évolution de ces peuples pour mieux comprendre les enjeux humains et environnementaux du monde de demain.